Pas de bras, pas de pomme-A!

Je n’aurai qu’un mot : boring.
Boring : (adj.) ennuyeux, barbant, chiant. C’est le mot qui définit encore le mieux ce mois qui vient de passer, où j’apprends, heureusement provisoirement, la vie à une main.
Inutile de vous dire que pour un guitariste bassiste contrebassiste, la situation n’a rien d’évident. Bras gauche bloqué, j’ai de la chance, qu’on me dit quasiment à tous les coups. Oui. C’est sûr. Sauf que ces instruments sont des instruments de gaucher, où c’est cette main gauche qu’on fait travailler sans relâche, pour en discipliner la gaucherie naturelle. Tautologie.
Donc… Ne pas jouer, là est le problème. Même si je n’avais plus l’impression de jouer beaucoup, il s’avère que je passais mon temps sur mes instruments, même au boulot, ne serait-ce que pour vérifier une position ou un doigté entre deux rendus de Final Cut.
Trois semaines… Trois semaines le coude rivé à la taille par cette attelle ficelée serré. Impossible de l’écarter, même de trois centimètres. Impossible même de placer son bras en position de jouer, pour se mettre dans les starting blocks, prêt à jouer, même en sachant que ce ne sera que pour bientôt.
Abandonnons donc, et mettons nous devant notre écran pour tester quelques manips nouvelles sur un logiciel. Faut bien passer le temps de la convalescence!…

Pourtant, ça sert, un bras!…

Ah oui… Mais non!… Pas de raccourcis clavier! Pas de bras, pas de A! Pas d’inversion de plans sous FCP, pas de montage automatique! Logic, n’en parlons plus! FCPX, je me formerai plus tard!
Pour un monteur réalisateur, la situation n’a rien d’évident non plus.
Mais s’il n’y avait que çà…
Ce léger handicap d’être provisoirement manchot, handicapé ponctuel, fait percevoir des réalités inattendues. Comme par exemple : le 501 n’est pas ton ami.
Le 501, pour ceux qui ne le pratiquent pas, c’est ce jean qui vous fait le petit fessier attrayant et la jambe si sexy, si nécessaires à la tranquilité d’esprit que réclament les conversations intéressées avec les dames.
Eh bien, jusqu’à présent, ce pantalon était mon allié. Sûr et fidèle. Sa braguette, à boutons, renflait avantageusement ma silhouette difficile, et mon petit derrière, un peu, si peu, maintenu, en arrivait à être un peu moins large que mes épaules, ce qui est nettement un atout, en plus d’ être une performance.
Mais, de vous à moi, avez-vous déjà essayé de boutonner ces fermetures rivetées d’une main?
Je vois… Vous venez d’en défaire un et de le remettre sans difficulté. Eh bien, celui là çà va. Quand on boutonne de bas en haut, les premiers sont sans souci. C’est juste le dernier… Celui de la taille… Celui qui vous fait subitement douter que vous l’ayiez un jour boutonné. Ou que ce soit un pantalon à vous. Ce ne serait pas celui de Petit-Modane, par hasard? Non non non!…
D’abord, crocher l’oeilleton avec l’index. Bloquer le bouton du pouce. Ramener l’index, rentrer le ventre, jusqu’à ce que l’oeilleton arrive sur le bouton. L’abaisser jusqu’à ce qu’il soit au niveau du bouton. Pousser légèrement le bouton du pouce pour que son bord s’engage dans l’oeillet. Bloquer la situation, du pouce toujours. Libérer l’index et fouiller dans le trou pour trouver l’autre bord du bouton et le hisser vers le haut, en empêchant l’autre bord de ressortir. Et voilà! C’est fait. Ou pas…
Car il y a, à cette technique, deux handicaps. Le premier est que le régime tartiflette-cognac-forêt noire aurait dû vous faire renouveler votre stock de jeans, majorés d’une taille au moins. Vous avez été négligent : bien fait pour vous! 🙁
Le deuxième est que, novice que vous êtes, vous avez eu besoin de respirer pendant la manip. C’est éliminatoire, vous devez recommencer le protocole du début. 🙁
Bref, c’est compliqué. Comme se laver les mains. Ou la douche. Avez-vous déjà essayé de vous laver LA main? À elle tout seule?… Ou vous laver l’aisselle droite? Sans main gauche? Pour passer votre mousse à raser, il faut la mettre directement de la bombe au visage! Impression étrange…

Difficile, difficile!…

Je ne vais pas en faire six caisses, comme on dit. Moi, ce n’est qu’un moment à passer. Il suffit d’être patient. Mais cette petite expérience désagréable fait résonner en moi de nouvelles réflexions, sensations et interrogations.
Comme par exemple, qu’il suffit d’un rien pour que tout s’arrête. D’un rien. Un petit accident de la circulation, bénin, habituel, lambda, et vous ne travaillez plus. Exit les quatre ou cinq qualifications que vous pouvez avoir. Il va falloir vous recycler. Quid de la construction personnelle et de cet équilibre patiemment construit? La vie est fragile, il faut la choyer…
Et comme par exemple aussi : comment vont faire ceux à qui il arrive ce handicap, de façon définitive, cette fois? Quel immense courage leur faudra-t-il pour se reconstruire, retrouver leurs domaines d’expression, reprendre leur développement, trouver un équilibre! Pour ceux qui sont sur ce chemin, je dis bravo, courage, ce sont des gens admirables.
Voilà… C’est tout ce que j’ai à dire aujourd’hui. Sinon le rappel d’un koan zen que j’affectionne et que je vous laisse méditer : « Quel est le bruit d’une seule main? »
 
Gennevilliers, le 7 décembre 2012