Les sous du Boléro de Ravel, Maurice

Voilà… Il a fait son temps… Le Boléro de Ravel vient de tomber dans le domaine public. C’est à dire qu’on a maintenant le droit de l’utiliser comme vecteur sonore d’émotions dans films, publicités, diaporamas, sans avoir à débourser un kopeck.
Cette pièce flamboyante occupe la première place du classement mondial des droits versés par la Sacem (Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique) jusqu’en 1993, et figure toujours en bonne place aujourd’hui. On a pu l’entendre dans un grand, grand nombre de films. En voici quelques uns :

  • Tourbillon Blanc de Sidney Lanfield
  • Rashomon de Akira Kurosawa
  • Allegro non troppo de Bruno Bozzetto
  • Elle de Blake Edwards
  • Stalker de Andrei Tarkovski
  • Les Uns et les autres de Claude Lelouch
  • Basic de John McTiernan
  • Femme Fatale de Brian De Palma
  • Cashback de Sean Ellis
  • Neuilly sa mère ! de Gabriel Laferrière et Gabriel Julien-Laferrière

Si vous en connaissez d’autres, lancez vous : je suis preneur. C’est un jeu… Il paraît que le Bolero est joué, quel que soit le moyen, toutes les 17 minutes…

On ne s’en souvient pas forcément, mais à l’origine, c’est une musique de ballet. Commandée par Ida Rubinstein, qui venait de monter sa propre troupe. La première eu lieu à l’Opéra de Paris, le 22 novembre 1928.

Maurice Ravel faisait volontiers référence à l’Espagne dans ses oeuvres. On en retrouve des traces dans sa Rhapsodie espagnole, composée en 1907 et dans  l’Heure espagnole, composée en 1907. Au moment de la commande, Ravel pensa d’abord arranger six pièces d’Albeniz, les pièces d’Ibéria, mais ce ne fut pas possible, à cause des droits relatifs aux œuvres. Ravel entreprit donc la construction d’un long crescendo sur deux thèmes, composition qu’il qualifia de simple « expérience », et dont il dira plus tard : « Mon chef-d’œuvre ? Le Boléro, bien sûr ! Malheureusement, il est vide de musique ».

Le Bolero… Ni le rythme, ni la pulsation ne changent, du début à la fin.

La première phrase est jouée à la flûte, reprise à la clarinette. La 2e mélodie est jouée au basson,  que la clarinette reprend juste après. Les deux phrases sont progressivement reprises par un nombre toujours plus grand d’instruments, aux interprétations de plus en plus chaudes. Tellement chaudes, d’ailleurs, que ce Bolero est le troisième morceau conseillé pour les entrevues discrètes et autres conversations sur l’oreiller, en compagnie de Barry White et du Sexual Healing de Marvin Gaye.
« Je voudrais surtout qu’il n’y ait pas de malentendu sur ce travail. Il s’agit d’une expérience d’un type très particulier. Avant sa première représentation, j’avais prévenu que ce morceau de dix-sept minutes n’était constitué que d’un unique et long crescendo ininterrompu.  L’écriture orchestrale est simple et directe du début à la fin, sans la moindre recherche de virtuosité ».
Ce qui est intéressant, c’est que, rare, c’est la caisse claire qui lance le morceau; caisse claire qui est à la délicatesse, dit-on, ce que le Kuign Aman est à la gastronomie berbère, un lourd machin, le percussionniste partant là sur un marathon de 169 répétitions de deux mesures identiques, en léger crescendo, tout en toucher, délicatesse, rigueur et souplesse, ce qui équivaut à traverser le Grand Canyon du Colorado sur une corde, sur pointes, et en tutu.
D’ailleurs… Il se raconte… Je ne nommerai personne, puisque la personne qui m’a raconté l’anecdote est une mauvaise langue de première, tu penses, une chanteuse…  Un grand chef d’orchestre frisotté avait pavoisé demandant qu’on lui mette un caisse claire au pupitre, qu’il puisse jouer, et quasiment diriger l’oeuvre à la caisse claire. Devant le manque de résultat, cette caisse claire n’est resté qu’une partie de répétition avant de disparaître furtivement, le maître regardant brusquement ailleurs…

Le Bolero…

Ravel, qui mourut lentement d’un accident de taxi, n’avait pas d’enfant. Son frère fût son unique légataire, et devint l’ayant-droit du plus rentable des tubes, protégé par un réseau dense et tortueux de copyrights variés. Puis les droits furent transmis à d’autres, au hasard des donations et héritages. Et des procès.
Les ayants-droit actuels appartiennent à un consortium « conçu par un directeur juridique de la SACEM », dit-on.

Si les droits d’auteur de Ravel, comme sa musique, font le tour du monde, c’est par des canaux aussi complexes que secrets : le pactole du Boléro transite par des comptes anonymes, au moyen de multiples sociétés offshore dont on retrouve la trace à Monaco, à Gibraltar, à Amsterdam, aux Antilles néerlandaises et aux îles Vierges britanniques.

Mains basse sur la musique

Dans les procès à répétition visant à faire main basse sur le tas d’or,  on retrouvera, en vrac, la masseuse d’Édouard Ravel, Jeanne Taverne, son mari chauffeur et factotum, Alexandre, des petits-neveux du compositeur mais aussi le directeur juridique de la Sacem dont nous parlions out à l’heure.

Devant le pactole des droits, arrivant au terme de la période légale de protection, il n’était pas exclus que les ayants-droit se réclament de la loi Lang, prorogeant la période de droits de quelques années, pour raison de manque à gagner des auteurs pendant les différentes guerres qui ont tant égayé le joli siècle dernier. On peut les comprendre : sur la totalité des œuvres, vingt ans de droits en plus, cela fait quand même un joli tas de sucettes à l’anis!

Mais cela avait déjà été fait, de justesse, en 1985. Alors ils ont trouvé mieux : considérer que l’œuvre est plus un ballet qu’une pièce musicale, et s’associer avec les ayants-droit héritiers du décorateur et du chorégraphe, ce qui changerait la donne, et le cadre juridique. La fin des droits d’auteurs serait alors calculée sur la date du décès des co-auteurs, une occasion de reprendre un peu de cash pendant quelques années. C’est qu’il ne s’agirait quand même pas de manquer!

Affaire à suivre, donc, car au moment où les œuvres tombent dans le domaine public, c’est la guerre ouverte entre la Sacem et les ayants-droit privés de leur coup de chance. Je n’aimerais pas être préposé aux lettres recommandées…

On ne pourra que sourire en se rappelant les mots de Ravel, confronté aux premiers soucis l’ayant empêché d’adapter les œuvres d’Albeniz :  “Ces lois sont idiotes”.

Idiotes, mais sévèrement gardées et difficilement réformables, comme toutes les sources d’argent et de fortunes faciles. Imaginez un peu que quelqu’un propose que les droits d’auteurs ne soient plus transmissibles, mais réservés aux seuls auteurs, et que les droits générés après la mort de l’Artiste soient affectés à l’enseignement de la musique dans les provinces et les quartiers populaires… Vous imaginez la taille du pal qu’on lui réserverait?

En attendant, comme on dit sur ce site :
« En entrant dans le domaine public, la musique de Maurice Ravel peut être librement copiée et jouée en public. Les musiciens amateurs ou professionnels peuvent également concevoir des adaptions ou des remix (de la même manière que le Boléro est né initialement d’un remix impossible d’Albeniz). Les mélomanes pourront enfin entendre les enregistrements réalisés par Ravel lui-même et, plus largement, tous ceux dont les droits voisins ont expirés. »

Et ça, je vais vous dire, c’est bien… Et comme c’est bien, et que la vie est belle, que ça me met de bonne humeur, permettez moi maintenant de vous faire un petit cadeau :

ce (très) beau lérot, des Ravelles.

Gennevilliers, le 4 mai 2016