Modane, le 19 juin 2012
Hier, il y a eu une séquence À l’abordage! avec Mademoiselle Super qui s’est vue rattrapée sur son compte FaceBook, à l’occasion du changement de présentation des pages, par un passé qu’elle juge intime, personnel, et dont elle avait cru, régulièrement, effacer les traces.
À tort… FaceBook n’oublie rien. Et te le ressort quand il veut. Alors Mademoiselle Super
a purement et simplement supprimé son compte. Et, en dehors du déplaisir de ne plus me faire accrocher au hasard d’une photo ou d’un commentaire par sa très jolie personnalité, je trouve qu’elle a bien raison.
Parce qu’ effectivement, le passé, je le préfère aussi dans son sarcophage, avec tous les bijoux et amulettes autour, et surtout une porte de trois mètres d’épaisseur en granit pour que jamais plus il n’en sorte. Bien enterré, oui. Avec les honneurs, certes, mais bien enfoui sous quelques kilomètres de présent, et définitivement.
Parce qu’à force, avec le temps, il finit toujours par ressembler à un zombie, ce passé. Un peu pourri, avec des trous dedans, que tu te demandes comment il fait pour tenir debout, et que quand tu veux t’en débarrasser, il finit toujours par trouver un tunnel et surgir au milieu du salon, en plein apéro, alors que t’essayes de faire le charmant et le distingué, et que tout ce passé qui suinte sur la table basse, ça finit par gâcher le décolleté de la charmante enfant avec qui tu tu étais justement en train de tisser un lien privilégié. Il y a un temps pour tout, et justement, un temps pour le passé. Le passé, quoi…
Parce qu’un passé à l’instant T, là, maintenant, c’est plus du passé, justement. C’est du présent. Ah ah!… Retire-moi ce faux nez, je t’ai reconnu! Un souvenir, c’est un court-circuit du temps.
Et que ce n’est pas que j’ai des cadavres dans mes armoires, mais je ne me suis pas échiné à me polir la personnalité, à m’élaguer le barbelé, à me maçonner la fissure et à tout repeindre avec des jolies couleurs pour voir ressurgir dans le décor ces entraves, manques, douleurs, au milieu de cette chouette conversation que j’ai avec cette nouvelle opportunité de bonheur que je ne veux pas rater. Surtout que j’ai plein de choses à faire ici et maintenant.
Un exemple… Je suis là, souriant. Elle est là, intéressée. Et je lui dis qu’il faut oublier les dogmes et qu’il faut jouir de la vie. Etre libre. Ce qu’il y a de plus grand. Et là, ma grand-mère débarque sur le tapis, avec son beau cheveu gras et cette délicate odeur d’hospice, qui conteste : « Ah non, mon garçon! La vie c’est fait pour servir, pour travailler. Sinon, tu iras en enfer, et ça c’est pas bien, et ça me fera de la peine! » Enfin… un truc comme ça… C’est un exemple…
J’invente un peu, mais on a tous eu droit à ce genre d’imprégnation d’idées bizarres. Bizarres, surtout qu’elles ne nous appartiennent pas, ces idées. Mais au passé, si. Notre famille, notre enfance…
Souvenez-vous, nous ne faisions qu’apprendre, nous ne faisions que comprendre. Mais pas tout. Y’a des choses, comme ça, faut du temps, pour analyser. Et de l’expérience. Alors on se dit peut-être que cette idée, il faudrait la ranger quelque part, pour la rééxaminer la plus tard, par exemple. Et on la stocke. Et on l’oublie, orpheline d’analyse et de veto. Ah lala, les gosses, ça fait que des conneries. Et ça veut sauver le monde!…
Et justement, j’ai compris, le truc, là, à ma grand-mère, faut gagner son paradis machin truc… J’y crois plus. Je sais à quoi elle sert, l’idée. Ça fait même un bail que je l’ai extirpée, mastiqué et rebouché le trou et ripoliné à l’endroit du sale. Alors pourquoi elle revient encore, là, posée entre deux verres de Martini et un bol de graines salées?
L’image est restée. Au delà du raisonnement, de l’analyse. Tellement de fois répétée, reprise. Imprimée. Avec son petit nuange de connotation, celle de la grand-mère, et celle du gosse, la mienne, admettons. Qui mitonne, oubliée, jusqu’au moment où elle va sortir, sur un déclic, un hasard, quelque chose qui rappelle…
Va la sortir des circuits, cette image, toi, sans arrêter de fréquenter l’émetteur, et l’oublier! Pour ma grand-mère, enfin, mon exemple, ça tombe bien : elle est enterrée, loin, et profond. Plus d’émetteur, débarassé de l’image je suis. Mais cette ex qui prétendait auprès de tous que j’étais un tueur refoulé? Ou ceci. Ou cela. Ou cet ami déçu qui…
Avec, vous notez, cette constante qui fait que le passé le plus résistant, celui qui va vous faire de l’usage, comme on dit, c’ est le passé négatif. Vous souvenez vous de cette maîtresse qui pensait que vous étiez un dieu, de ce fan pour qui vous étiez rien moins qu’Hendrix? Déboulent-ils souvent au milieu de votre présent, au débotté? Moins que ma grand-mère, en tout cas… Même, en y pensant fort, tout rouge, toutes veines de tempes sorties, jamais. Ils sont comme ça, les bons souvenirs. Introvertis. Ils n’osent pas.
Alors, je compte bien profiter de notre rose et heureux changement de majorité politique pour demander que soit adoptée une nouvelle loi interdisant le retour des passés pourris. Pardon? Vous dites?… Un droit à l’intimité? Un droit à l’oubli? Oui. C’est ça. C’est ça. Un droit à l’oubli. Après tout, on doit avoir le droit de se balader à poil sur la place publique, si on aime ça, si on trouve qu’il fait bon, etc. Mais on doit pouvoir aussi mettre un manteau, ou un voile, si on trouve brusquement que le soleil nous fait une ombre curieusement renflée du bas, et qu’on ne trouve pas ça heureux, comme effet?
Tiens? Le passé comme l’ombre du présent. Je la garde pour la prochaine fois, celle là….
Modane

