Du blues, du blues, du blues…

Je ne sais pas ce que vous avez écouté ces temps ci, pour les fêtes par exemple, enfin si, François a sa Juliette, mais en ce qui me concerne, j’ai renoué avec une vieille habitude. Pas celle que vous croyez, grossiers que vous êtes! Pas celle non plus de Moustaki ou de Reggiani (« Ma Solitude »), non non, qui par ailleurs ne me quitte pas, non, pas celle de Jacques Brel, vous confondez tout!, non, le Blues, et la Stratocaster.


J’ai rencontré le blues très tôt, sans rien y comprendre. J’étais tout jeune, et dans les chroniques de Rock n’ Folk, deux disques tenaient la tête : l’excellent Starless and Bible Black de King Crimson, qui n’en était pas, du blues, pour un sou, et un disque de Ten Years After qui contenait « I’m Going Home », titre mythique où Alvin Lee s’efforçait de mériter son surnom de guitariste le plus rapide du monde. Ten Years After était à l’époque un fleuron du Blues Anglais, pas vraiment puriste, mais de quoi vous former sérieusement l’oreille quand même.

Non… Le blues, je l’ai rencontré plus tard, beaucoup plus tard, à une époque de retraite que je passais dans le centre de la France, près de Gourdon, où j’ai passé un an d’agréable solitude, en tête à tête avec une cassette de John Lee Hooker où figurait « Boom Boom », et un mulot qui venait chaque soir visiter mes étagères, me regardant jouer avec ses gros yeux ronds. Douze titres, en boucle, dans une maison quasi en ruine… Un an… « Little Rain » a d’un seul coup le tranchant d’un haïku…


Remonté sur Paris, j’ai acheté ma première Stratocaster. Elle n’avait rien de standard, et avait probablement été remontée à base de pièces détachées. mais ce son… Je n’ai plus jamais changé de guitare.


Stratocaster Fender

La Stratocaster Fender a été inventée en 1953 par Leo Fender, Freddy Tavares et Georges Fullerton, qui créera plus tard les excellentes guitares G&L. C’est une guitare solid body, c’est à dire que sa caisse est pleine, en aulne ou en frêne, ce qui, associé à ses trois micros simple bobinage lui donne ce son grêle et claquant inimitable. Son manche très fin à barrettes hautes était à l’origine en érable, renforçant par là les aigus. Plus tard on ajoutera une touche en palissandre donnant un peu plus d’épaisseur au son.


À l’origine, la Stratocaster avait trois sons : un par micro. L’arrivée du switch à cinq positions dans les années 1970 fera réellement décoller la légende de cette guitare entre autres avec Jimi Hendrix, qui fit beaucoup pour Fender, et Eric Clapton et sa fidèle Blackie.


Eric Clapton

La Strato a donc cinq sons. La plupart des guitaristes jouent sur le micro aigu, avec beaucoup de saturation. C’est par exemple le son de Ritchie Blackmore de Deep Purple, ou de David Gilmour de Pink Floyd. Si on joue ce micro en son clair, on sonnera Chicago Blues, un peu Buddy Guy. Avec un ampli à lampes un peu poussé, on y trouvera le son de Rory Gallagher, le guitar hero irlandais, grand buveur et généreux soliste.


Le micro médium correspond plus aux ambiances de John Lee Hooker, avec ce medium qui accroche et grésille dans la saturation. Mais mon préféré, c’est le micro grave, qui sonne velouté comme un riff de BB King, comme un leak d’Albert King, qui n’est pas son frère (c’est fou ce qu’il y a comme King, dans le blues!)


Et Stevie Ray Vaughan, me direz vous? Lui, c’est la position intermédiaire, alliant micros graves et medium, qui creuse le son, et permettant des rythmiques sèches mais amples, avec un son qui laisse bien passer la voix.
Play List
Dans le blues, il n’y a pas que la Stratocaster Fender. Beaucoup jouent sur Gibson, avec un préférence pour la 335, comme BB King ou Gary Moore. Mais le blues, c’est d’abord une musique d’espoir, celui de sortir de l’esclavage, qu’il soit ethnique, économique ou amoureux. Les rythmiques sont simples, les instruments aussi : guitares, dobros (la guitare métallique avec ce résonateur qui remplace l’amplificateur, et qu’adoraient les musiciens de rues), harmonica. Plus tard arriveront d’autres instruments plus couteux comme le piano, voire le violon. Mais ce n’est pas la virtuosité instrumentale que l’on cherche dans le blues, mais plutôt la sincérité, la conviction et le partage.
Des sortes de blues, il y en a plein. Originaire du sud, le Delta blues est assez rural et transparait dans les morceaux Chicago Blues, son évolution électrique, après guerre. Ses grandes figures sont Muddy Waters, Willie Dixon, Jimmy Reed, Little Walter et Sonny Boy Williamson, incroyable harmoniciste. Sans oublier Hound Dog Taylor, tellement destiné à la guitare qu’il était né avec six doigts.
Un mention spéciale, dans ce blues, pour la slide guitar, où l’on fait glisser un tube de métal sur les cordes, ce qui donne un son tranchant dans les rythmiques et lancinant dans les chorus. Les spécialistes? Muddy Waters et Elmore James, dont le « Dust My Broom » a été maintes fois repris, entre autres par ZZ Top. A noter que le second guitariste de Muddy Waters n’était autre que l’albinos le plus connu de l’histoire du rock : Johnny Winter lui même, grand slider maintenant devant l’éternel.


Muddy Waters

Avec le temps, le blues s’est électrifié et s’est transformé en Rythm’n’blues et en Rock n’roll, et le Texas a pris sa part de l’histoire du blues. Cela a commencé avec Lightnin’ Hopkins et T Bone Walker, suivis de Big Mama Thornton. Puis sont venus Freddy King, Albert Collins… Maintenant, qui ne connait pas ce trio de texans fous de Legs et de hot rods, j’ai nommé ZZ Top, dont l’album Deguello révéla le texas blues à pas mal d’entre nous?
Qui ne connaît pas les frères Vaughan? Le petit génie, Stevie Ray, qui apparut comme le nouveau Jimi Hendrix, qui joua la célèbre rythmique de « Let’s Dance » de Bowie, et que celui ci voulut embaucher pour sa tournée mondiale au tarif de 250$ par soir, et qui mourut dans un accident d’hélicoptère en compagnie du manager de Clapton, en pleine gloire? Son frère Jimmie, avec il enregistra l’album « Family Life » joue encore avec les Fabulous Tunderbirds, qui servit de backband derrière John Lee Hooker dans son dernier opus…


Stevie Ray Vaughan

Ecouter…
C’est sûr, la liste est longue. Surtout pour cette musique qui a la réputation de trainer toujours ses trois mêmes accords… Je vous donne mes préférences actuelles, vous me direz si nous avons les mêmes?…
Premier, toutes catégories : Muddy Waters, avec « Mannish Boy », « Nine Below Zero », et « She’s Nineteen Years Old », tous trois sur le disque « Muddy « Mississippi » Waters: Live ».
Deuxième, le géant qui a gagné autant avec son seul dernier disque autant qu’ en toute une vie : John Lee Hooker, pour « Dimples », « Little Rain » et « Boom Boom » dont il existe de multiples versions.
Ensuite, dans le désordre, Albert King pour « I’ll Play The Blues for You », Elmore James pour « Mean Mistreatin’ Mama » et « Dust My Broom ». Un titre fabuleux de Howlin’ Wolf : « The Red Rooster  » où on voit que quand un morceau part mal, c’est déjà super, chez certains… De l’Albinos (Johnny Winter), écoutez « The Sky Is Crying », qui n’est pas la version de Stevie Ray Vaughan, pour le slide. On voit là qu’il a bien joué avec Muddy Waters.
Enquillez avec un retour aux sources, « Red River Blues », par Sonny Terry et Brownie Mc Ghee, « 99 » de Sonny Boy Williamson, revenez chez les modernes avec « Texas Flood » de Stevie Ray, ensuite, allez vite sur le Store au rayon blues refaire des provisions d’âme!…
À propos d’âme, il y en a un, sulfureux par sa légende, dont nous ne parlons pas ici. Il a inspiré la majeure partie des blues men actuels, et son répertoire a fait l’objet d’un album splendide : je veux parler de Robert Johnson. On dit de lui qu’il a gagné sa maîtrise du blues en signant un pacte avec le diable, et d’autres disent qu’il est devenu un énorme blues man du jour au lendemain. L’album s’appelle « Crossroads » et il faut avoir écouté la version de « Key To The Highway » par Keith Richard et ses Expensive Winos (trad littérale : coûteux poivrots ») pour comprendre pourquoi ils sont coûteux… Ou plutôt : précieux?…
Pour finir, je le sais, vous allez râler : pas de british blues boom ici. Pas de Clapton, pas de John Mayall… Je sais bien… Et les très modernes comme Lucky Peterson n’y sont pas. On verra ça une prochaine fois?!… En échange je vous donne une blague blues, pour la route.
Blague blues pour la route?…
Vous savez ce qui se passe quand on passe un disque de blues à l’envers?

Votre femme revient, on vous rend votre maison, et votre chien ressuscite…
C’est une question de Mojo… Bonne Année à tous!….