Modane, le 5 août 2009
Gwenola n’est pas d’accord. Elle me l’a dit dans son courrier. Il n’y a pas que l’eau, en Bretagne! Elle m’en veut d’ailleurs beaucoup d’avoir sous entendu qu’il tombe chaque mois l’équivalent d’un Niagara sur chaque parcelle de terre bretonne! Depuis, elle fait son étrangère et ne me parle plus.
J’en conviens, ma belle amie! J’exagère… Mais je sous-entendais aussi que le bruit de l’eau est à mes oreilles le son le plus amical qui soit, qu’il soit pluie, ressac ou ruisseau! Et comme tu me l’as rappelé, les bretons voient la nature par le Triskell, et que c’est bien de cette façon qu’il faut la regarder, ta terre : tous éléments liés!

Le Triskell est complexe; une recherche vous le montrera. D’aucuns disent qu’il s’agit des trois éléments : l’Eau, la Terre, le Feu, d’autres préfèrent qu’il soit Terre, Ciel, et Eau, ce qui me convient plus, à moi qui suis si loin de Lug, et parfois aussi de l’Abred. Mais que tout ici soit mêlé me paraît une évidence. Ici, avant de faire quoi que ce soit, on doit lever le nez vers le ciel, repérer sa couleur, ses nuages et la direction du vent. Couper sa haie, étendre son linge, bricoler sa maison nécessitent ce petit cérémonial.
Et c’est vrai que, estivant que je suis, je me suis naturellement tourné vers la mer. Pourtant… La terre… Ce que j’avais vu dans le marin y existe aussi. En Bretagne, aucun espace n’est exempt de l’autre. Je disais que le rivage était une jungle ou tout se pousse dessus. Je me rends compte que je limitais la chose. Sur la pierre, une mousse. Sur les mousses, les fougères, puis les arbres, comme des algues se balançant dans les courants du vents…

Mais la pierre… Elle commence près du rivage, porte-coquilles, briseuse de lames et elle se continue logis, coquille, abri pour les complexes animaux que nous sommes. Elle est alors taillée, sèche, raide, anguleuse, dans toute la rigueur de l’esprit breton.

Entrant dans les terres, elle se fait lien, à presque chaque carrefour, posée sur les chemins comme un appel à la révérence…

De temps à autres, une station, une pause, un repos, simple comme un jardin zen…

Puis, à un détour de forêt apparaissent les Anciens… Milliers d’années, plus de saisons encore. Témoignages de nos ancêtres : « J’étais ici! »… Toucher ces pierres de la main ou du regard, en pensant au lointain Aïeul qui le fit aussi un jour, peut-être de la même place, procure un sentiment inouï de puissance et d’énergie. Comme un court-circuit improbable dans les remous du temps…

Et quand la Terre, l’Eau, le Ciel ont fini par les coucher, ces Pierres immenses, goutte après goutte, souffle après souffle, dans ce long et lent mouvement du temps, elles restent quand même présentes, comme des baleines de pleine terre filant imperceptiblement vers l’horizon.

Voilà, chère Gwenola, ce que me dit ton pays, à moi qui n’en suis pas. La pierre d’ici m’allège. Et le granit me fait d’un coup léger, flottant, et la tête dans le vent. Ou dans l’eau… Ailleurs… Ailleurs, mais ici!
