Modane, le 18 mai 2011 (# Affaire Strauss Khan)
Les enfants, je ne sais pas si je vais vous faire rire cette fois-ci. On peut bien sûr toujours faire des efforts, passer au dessus, rire pour rire, pour ne pas penser. Détourner les problèmes, les enterrer au fond du canapé, les noyer dans l’hilare.
Se demander légèrement ce que c’est encore cette rumeur de Grincheux qui aurait engrossé Blanche Neige, pourquoi on en parle, qu’est ce que ça a d’intéressant pour que les communiquants nous le unent à titre-larigot?
Non. Pas envie de rire. Mon pote le Prélat s’est fait coincer dans un hôtel d’Amérique pour abus sexuels variés et avariés, et çà, ça ne me fait pas rire.
Déjà : la surprise… Faire dans l’ancillaire, c’est déjà un peu passé de siècle, mais forcé, ça touche au Maupassant! Prince du sordide!
Quand même?!… Se taper de la soubrette?!… De force?!… Holà, Bijou!…
Mais bon… Churchill buvait pendant qu’Hitler était végétarien. Un esprit brillant (et je ne parle évidemment pas de cette buse d’Hitler!) n’a pas forcément les qualités morales qu’on pourrait lui prêter. Ça serait trop facile! Et puis : morale…. À quelle sauce utilitaire ne nous a-t-on jamais servi ce mot?
On peut ressortir poncifs et lieux communs, le pouvoir qui rendrait fou, l’argent qui gâcherait les âmes, un malade est un malade, et si mon Prélat l’est, c’est ainsi. Et c’est dommage.
À l’annonce de la nouvelle, j’ai été abasourdi. Mais vous connaissez mon imagination débordante dès que j’ai rapport au journalisme. J’ai immédiatement pensé au coup monté. Tellement américain. Un coup de fil bien passé. Un service à rendre. « Un montage réglé au cordeau, avec un gros coup de médias par dessus, je te le dis, Maurice, il est fini. » Crédible. Ô combien!
Et puis les langues se sont déliées. Il faut dire que j’ai, ne le répétez pas, des amis socialistes. Des qui militent et tout! Eh bien eux, ils savaient, pour le Prélat, disent-ils maintenant. Qu’il était bizarre avec les dames.
Ah?!…
Et les collègues politiques, de l’autre bord, ils ne savaient pas au moins? Ah ben si. Ils savaient aussi. D’ailleurs, c’est simple : tout le monde savait! Hein, Monsieur Dedroite, sur votre blog, qu’au Sofitel, c’était à chaque fois, et que le personnel savait… Et les journalistes observateurs du microcosme politique. Ah bah oui!… Aussi…
Ah bon?! Vous saviez?!
Et toi, Modane, tu devais bien t’en douter, non?
Non.
Je ne savais pas. On m’avait pas dit. Je ne lis que trois journaux en ligne chaque jour, sans compter les entrefilets et les gros titres d’autres blogs, rubriques, humeurs.
Non, je ne savais pas. Et j’ai brusquement l’impression d’être le seul.
Tout le monde profite maintenant de la belle bouse bien chaude pour jouer à sauter des deux pieds dedans pour faire la plus grosse éclaboussure. Moi, j’aurais plutôt le réflexe de la pelle et du balai. Question de tempérament…
L’affaire n’est pas glorieuse, mon Prélat. Tu le sais. Mais le plus dégoûtant, ce n’est pas ce que tu as, peut-être, fait. J’ai vu pire.
J’ai vu une lueur dans l’oeil d’un journaliste. Dans un journal télévisé national. Un bellâtre. Bien élevé, cultivé, éduqué. Je ne sais pas son nom. Certainement une prochaine vedette de l’info. Il a eu brusquement une façon de savourer les mots de son scoop, la lèvre avide, la salive affleurant. Il avait le geste contenu de la jouissance secrète et le regard de celui qui retient un plaisir qu’on ne doit pas voir. Un scoop énorme. Trop bon. Un de ceux qui n’arrivent qu’une fois dans une vie de journaliste.
Rhâââ!… Regardez moi cet homme déchu! Vous avez vu cette chute? Cette humiliation? C’est de la bonne non?… Vous l’avez vu la tête de votre président, maintenant? Ah ouais, hein! Pour calcer de la bonniche, il est fort! Mais entre deux cops de NY City, fait pas le poids! Pauv’ malade, va!…
La jubilation de Rome. Le pain et les jeux, et le sang sur le sable.
Mais j’y pense… Que faisait-il avant que l’affaire arrive, celui-là? Il nous a dit, pour le Prélat? Il nous a informé, au moment où on envisageait de lui donner les clés de la République? Non? Pourtant, le 20 heures, c’est fait pour çà? Si je ne peux pas compter sur lui pour me dire, je les sais comment, les choses? Il y avait des affaires? Et elles ne sortent que maintenant? À la curée? L’hallali? Et ceux qui savait, on ne pouvait pas leur demander? Avec l’élégance et la rectitude des Lumières? En journaliste?
Tu vois, mon Prélat, la roue tourne, et des fois très vite. Plus on a de poids, plus elle est brusque. C’est normal. La gravité et le centrifuge. Mais toi, encore, même si je t’interdis de t’approcher de Madame Modane quand je ne suis pas là, je ne t’en veux pas. Mais l’autre, là, qui profite de ta situation pour se faire encore un peu d’audience, en frimant sans faire son job, et en prenant du plaisir à faire le tapin, s’il passe dans la rue, je préviens le quartier entier de changer de trottoir.
Car la corruption est pire que la maladie.