Breizh…

À l’instar des Inuits qui doivent bien avoir plusieurs centaines de mots pour « neige », les bretons devraient en avoir autant pour cette eau qui leur tombe du ciel en presque permanence. Entre le léger crachin, l’ondée versatile, la giboulée mutine, la vache qui pisse et le franc orage, les mots me manquent pour décrire l’incroyable diversité du catalogue de ce que le ciel nous fait tomber sur la tête depuis notre arrivée. C’est simple : dans ce pays, même la rosée est diluvienne.
Non qu’il nous en veuille, ce ciel, mais il a du constater que nous l’avions prévu, que nous sachions où l’on allait, et il teste nos cirés et casquettes… Une nuance, toutefois, cette année le réchauffement se fait durement sentir : l’eau mouille moins que d’habitude, et le crachin est plus sec. Enfin… C’est ce que disent les autochtones!


Un grain à marée basse, 15h30…

Pour ceux qui ne connaissent pas les Côtes d’Armor, c’est cette partie nord de la Bretagne, après la Normandie, où le granit rose découpe la mer d’une dentelle inamovible de criques perdues dans des falaises, et où la nature rude procure au voyageur de passage l’impression de visiter le pays des vents. De partout, cela pousse, bourgeonne, découpe, heurte, cisèle, casse, la mer comme le vent. De partout cela embaume, les senteurs de terre humide se mêlant à l’iode et au varech en un parfum puissant et entêtant. Partout de l’eau, partout de la vie, partout une nature vivace.


Terre ou mer? Mer!

Et partout : de la vie… Oui… Le rivage breton, c’est une jungle où tout se pousse dessus, dans un déplacement progressif de genre, du végétal terrien au pur marin. En haut de la falaise, les chênes, les herbes folles, les renoncules et les genêts qui couvrent les granits roses d’un vert profond qui plonge presque à la mer. Ensuite, descendant vers l’eau jusqu’à la frôler, les lichens, dorés, qui prennent la maigre place de douanier à la frontière terrestre, le passage du terrien au marin.

Ensuite, c’est l’orgie marine. Dans les trous de rochers où la mer a laissé une flaque d’eau, algues et anémones s’échevèlent à la moindre ride. Crabes poissons, crevettes. Escargots bigarrés. Poissons qui filent dans un souffle à la première ombre…


Oasis…

Quand il n’y a pas d’eau, ou seulement à la haute, les berniques colonisent. Les huîtres, d’un crème de vieil ivoire, s’implantent en solitaire, les moules en colonies bleues. Pas un endroit désert. Surpopulation. La Bretagne, sur le rivage, c’est la jungle.


Lunaire et minéral…

Plus bas encore, les sables et les vases. Coquilles et coquilles. Flagelles, pinces, nageoires. Épines, écailles, tentacules, carapaces. Si vous n’avez jamais râclé d’un haveneau décidé un fond de vase herbeux pour en tirer quelques bouquets, vous ne pouvez imaginer ce que vous côtoyez ici quand vous vous baignez. Un crabe est un minimum. Surtout quand il y a seiches et poulpes, grands comme un ongle, attendrissants bébés, langues rouges, Saint-Jacques, praires et crevettes, et une foultitude de poissons dont vous n’imaginiez même pas la forme ou la couleur, d’un vert de perroquet, grands comme un doigt, gigotant comme de beaux diables, ou fouettant l’air comme l’inoffensif mais impressionnant baromètre, qui ressemble à un serpent de mer de vingt centimètres à tête d’hippocampe…


Langues rouges : les Mick Jagger de la mer…

Bien sûr, là, nous ne parlons que de nature. Magnifique nature, ici! Et c’est maintenant qu’il faut en profiter. Parce que si vous allez sur Binic, charmant endroit au dessus de Saint-Brieuc, vous verrez qu’il y a deux côtés à la digue. À droite, la nature dont nous parlons, et à gauche, le domaine de l’algue verte qui envahit ces côtes, par tonnes, étouffant ce bonheur sous des tonnes de feuilles gélatineuses vaguement translucides. La marée verte.
Vous la connaissez la mer, en Bretagne… Elle est habituellement émeraude, vive, cassante, babillante, crépitante, brassant ses galets avec méthode et persévérance. Du côté gauche de la digue, elle est atone, huilée de vert fluo. Les vagues arrivent au rivage pour s’empêtrer dans le verdâtre, péniblement, freinées par des mètres cubes de gélatineux, pour un peu on aurait peur qu’elles n’y arrivent jamais, lentes, molles, à bout de souffle. Fatiguées. Mourantes.
Et ça pue! Mon Dieu que ça pue!… La décomposition… Hydrogène sulfuré à outrance. À en mourir, dit-on… De ces algues vertes, on peut en ramasser jusqu’à 10 000 tonnes par an rien qu’en baie de St Brieuc. Il doit y avoir des bretons qui n’aiment pas la mer pour laisser le trop plein d’engrais faire ces ravages à la côte.
Cette année, nous avons, mon fils et moi, pris des photos. Du beau. Du sain. De l’exaltant. Parce que l’année prochaine, qui sait ce que nous retrouverons?…

Paimpol, le 29 juillet 2009