Breizh

Modane, le 29 juillet 2009

À l’ins­tar des Inuits qui doivent bien avoir plu­sieurs cen­taines de mots pour « neige », les bre­tons de­vraient en avoir au­tant pour cette eau qui leur tombe du ciel en presque per­ma­nence. Entre le léger cra­chin, l’on­dée ver­sa­tile, la gi­bou­lée mu­tine, la vache qui pisse et le franc orage, sans compter les grains, les coups de vents et autres tempêtes, les mots me manquent pour dé­crire l’in­croyable di­ver­sité du ca­ta­logue de ce que le ciel nous fait tom­ber sur la tête de­puis notre ar­ri­vée. C’est simple : dans ce pays, même la rosée est di­lu­vienne.

Non qu’il nous en veuille, ce ciel, mais il a du consta­ter que nous l’avions prévu, que nous sa­chions où l’on al­lait, et il teste nos cirés et cas­quettes… Une nuance, tou­te­fois, cette année le ré­chauf­fe­ment se fait du­re­ment sen­tir : l’eau mouille moins que d’ha­bi­tude, et le cra­chin est plus sec. Enfin… C’est ce que disent les au­toch­tones!

Un grain à marée basse, 15h30…

Pour ceux qui ne connaissent pas les Côtes d’Ar­mor, c’est cette par­tie nord de la Bre­tagne, après la Nor­man­die, où le gra­nit rose dé­coupe la mer d’une den­telle in­amo­vible de criques per­dues dans des fa­laises, et où la na­ture rude pro­cure au voya­geur de pas­sage l’im­pres­sion de vi­si­ter le pays des vents. De par­tout, cela pousse, bour­geonne, dé­coupe, heurte, ci­sèle, casse, la mer comme le vent. De par­tout cela em­baume, les sen­teurs de terre hu­mide se mê­lant à l’iode et au va­rech en un par­fum puis­sant et en­tê­tant. Par­tout de l’eau, par­tout de la vie, par­tout une na­ture vi­vace.

Terre ou mer? Mer!

Et par­tout : de la vie… Oui… Le ri­vage bre­ton, c’est une jungle où tout se pousse des­sus, dans un dé­pla­ce­ment pro­gres­sif de genre, du vé­gé­tal ter­rien au pur marin. En haut de la fa­laise, les chênes, les herbes folles, les re­non­cules et les ge­nêts qui couvrent les gra­nits roses d’un vert pro­fond qui plonge presque à la mer. En­suite, des­cen­dant vers l’eau jus­qu’à la frô­ler, les li­chens, dorés, qui prennent la maigre place de doua­nier à la fron­tière ter­restre, le pas­sage du ter­rien au marin.

En­suite, c’est l’or­gie ma­rine. Dans les trous de ro­chers où la mer a laissé une flaque d’eau, algues et ané­mones s’éche­vèlent à la moindre ride. Crabes pois­sons, cre­vettes. Es­car­gots bi­gar­rés. Pois­sons qui filent dans un souffle à la pre­mière ombre…

Oasis…

Quand il n’y a pas d’eau, ou seule­ment à la haute, les ber­niques co­lo­nisent. Les huîtres, d’un crème de vieil ivoire, s’im­plantent en so­li­taire, les moules en co­lo­nies bleues. Pas un en­droit dé­sert. Sur­po­pu­la­tion. La Bre­tagne, sur le ri­vage, c’est la jungle.

Lu­naire et mi­né­ral…

Plus bas en­core, les sables et les vases. Co­quilles et co­quilles. Fla­gelles, pinces, na­geoires. Épines, écailles, ten­ta­cules, ca­ra­paces. Si vous n’avez ja­mais râclé d’un ha­ve­neau dé­cidé un fond de vase her­beux pour en tirer quelques bou­quets, vous ne pou­vez ima­gi­ner ce quevous cô­toyez ici quand vous vous bai­gnez. Un crabe est un mi­ni­mum. Sur­tout quand il y a seiches et poulpes, grands comme un ongle, at­ten­dris­sants bébés, langues rouges, Saint-Jacques, praires et cre­vettes, et une foul­ti­tude de pois­sons dont vous n’ima­gi­niez même pas la forme ou la cou­leur, d’un vert de per­ro­quet, grands comme un doigt, gi­go­tant comme de beaux diables, ou fouet­tant l’air comme l’in­of­fen­sif mais im­pres­sion­nant ba­ro­mètre, quires­semble à un ser­pent de mer de vingt cen­ti­mètres à tête d’hip­po­campe…

Langues rouges : les Mick Jag­ger de la mer…

Bien sûr, là, nous ne par­lons que de na­ture. Ma­gni­fique na­ture, ici! Et c’est main­te­nant qu’ilfaut en pro­fi­ter. Parce que si vous allez sur Binic, char­mant en­droit au des­sus de Saint-Brieuc, vous ver­rez qu’il y a deux côtés à la digue. À droite, la na­ture dont nous par­lons, et à gauche, le do­maine de l’algue verte qui en­va­hit ces côtes, par tonnes, étouf­fant ce bon­heur sous des tonnes de feuilles gé­la­ti­neuses va­gue­ment trans­lu­cides. La marée verte.

Vous la connais­sez la mer, en Bre­tagne… Elle est ha­bi­tuel­le­ment éme­raude, vive, cas­sante, ba­billante, cré­pi­tante, bras­sant ses ga­lets avec mé­thode et per­sé­vé­rance. Du côté gauche de la digue, elle est atone, hui­lée de vert fluo. Les vagues ar­rivent au ri­vage pours’em­pê­trer dans le ver­dâtre, pé­ni­ble­ment, frei­nées par des mètres cubes de gé­la­ti­neux, pour un peu on au­rait peur qu’elles n’y ar­rivent ja­mais, lentes, molles, à bout de souffle. Fa­ti­guées. Mou­rantes.

Et ça pue! Mon Dieu que ça pue!… La dé­com­po­si­tion… Hy­dro­gène sul­furé à ou­trance. À en mou­rir, dit-on… De ces algues vertes, on peut en ra­mas­ser jus­qu’à 10 000 tonnes par an rien qu’en baie de St Brieuc. Il doit y avoir des bre­tons qui n’aiment pas la mer pour lais­ser letrop plein d’en­grais faire ces ra­vages à la côte.

Cette année, nous avons, mon fils et moi, pris des pho­tos. Du beau. Du sain. De l’exal­tant. Parceque l’an­née pro­chaine, qui sait ce que nous re­trou­ve­rons?…

Mo­dane