Angola

C’est bien romantique pour nous, ofay que nous sommes, de jouer le blues. Un coup de slide, et nous y sommes, dans l’humidité et le bruissement des insectes.
Nous serions sur la terrasse de chêne, derrière la moustiquaire, à regarder s’assombrir le ciel d’orage, dans les odeurs d’algues pourrie, d’humus, à sentir dans l’air cette saveur métallique qui dit que ce coup-ci, les éclairs seront proches, et qu’il va falloir bâcher le canot.
Pas grave… Les pacaniers nous protégeront, au moins un temps. Et au dernier moment calme d’avant l’orage, quand le vent tombera, et que le silence  se tendra, appelant les premières gouttes à s’écraser grassement sur le toit de tôle, on entendra clair le remous d’un gator ou d’un diamantin maladroit se mettant à l’abri.
Une gorgée de Docteur Pepper… Le dobro qui crisse sur la cuisse quand on le met en place, et le premier slide qui s’insinue entre deux brumes dans le paysage, comme pour dire : moi aussi, je rampe…
Folklore… Parce que si j’entends bien ce que les blancs du Sud, les honnêtes, en disent, c’est que cette vie idéale du bluesman blanc est une bulle, encore maintenant, dans une misère noire où les descendants de ceux qui furent esclaves vivotent dans des demi bidonvilles, dans un climat de pauvreté, de violence et d’exploitation qu’on a du mal à imaginer. Une affaire comme celle de Trayvon Martin ne saurait rester unique. La pauvreté des noirs est inscrite dans la culture du Sud, affublée d’une diégèse mortifère.
Crudup… Voilà un nom qu’on rencontre souvent, ces temps-ci. Big Boy, d’abord. Mister Arthur Big Boy Crudup, chanteur de blues de son état, qui jouait tout naturellement sans penser à l’argent, parfois seulement pour le bon repas qui était son salaire… Il se produisait « très souvent dans les Juke Joints pour presque rien sauf quand il y eut le renouveau du Blues dans les années 60, mais il continuait à travailler, entre autres comme chauffeur de bus. »
C’est lui qui a composé That’s allright, Mama!, qu’on vient d’entendre. Elle a été reprise par pas mal de gens, le plus célèbre étant Elvis Presley; c’est avec cette chanson qu’il a explosé!
Ne croyez pas que ça a profité à Crudup. Columbia ne lui a jamais versé un centime de droits d’auteur, et il est mort dans la misère. L’autre est mort dans le luxe, les confiseries et les médicaments.
Et puis il y a un Junior Crudup, qu’on retrouve dans le bouquin de James Lee Burke, Dernier tramway pour les Champs-Élysées, une sombre histoire de dépots pétroliers déversés dans les quartiers noirs, qui débouche sur la vie d’un chanteur de blues mythique, disparu alors qu’il purgeait sa peine au pénitencier d’Angola, une légende. Angola, on y entre pour des peines de 99 ans, la moyenne est à 88; on n’en ressort que les pieds devant. Ou enfoui dans le fossé sur lequel on travaillait. Là, évidemment, on n’en sort jamais. Et puis, il y a le couloir de la Chaise…

Burke est un terrible écrivain. Je n’en connais pas de plus précis ni de plus communicatif dans le domaine des sentiments et sensations. Et ce qu’il écrit est noir. Avec pour état d’âme le fait de ne pouvoir même en avoir. Qu’ils soient avocat  navigant dans l’upper class ou flic immergé dans la vie quotidienne, le refrain de ses héros est semblable : ne te fie à personne, ni aux apparences. Tu es seul, tu resteras seul, tout ce que tu côtoies est condamné à disparaître. Je me suis demandé si ce n’était pas l’essence même du bayou, polymorphe, changeant, mouvant, malaxé par l’eau omniprésente, qui lui faisait projeter cette désespérance. Monsieur Burke est un connaisseur…
Je me suis demandé si le Junior Crudup de Dernier tramway était celui que je connaissais, le Big Boy chanteur de blues. Finalement, non. Il y a bien un Little Junior Crudup qui fait son show dans Main Street, au Mojo Club. Mais lui n’a pas fait Angola. Allez le voir sur You Tube. Drôle d’impression…
Non, Burke se serait plutôt inspiré, hors la fin tragique, de l’histoire de Leadbelly qui était un chanteur noir plus proche du folk song de Woodie Guthrie que du blues. Encore que le blues de cette époque, 1930, était beaucoup moins élitiste et codifié aux douze et seize mesures que maintenant. En tous cas, Leadbelly était un bagarreur qui se retrouva souvent en prison ou à faire du travail de force, entre autre à Angola. Mal barré… C’est là qu’Alan Lomax, producteur et ethnomusicologue le trouva.
Alan Lomax enregistra de cette façon  de nombreux artistes,  originaires du sud principalement, en visitant les pénitenciers qui étaient les derniers lieux où se chantaient encore les Work songs. Il enregistra  Leadbelly en 1933, lors de ses premières collectes à Angola où Leadbelly purgeait sa peine pour tentative de meurtre. Suite à une pétition, les Lomax parvinrent à obtenir sa grâce , John Lomax s’engageant à l’employer comme chauffeur et homme à tout faire. Il devint ensuite son producteur. Telle est l’histoire de Leadbelly, forçat tiré d’Angola par un producteur.

Silence… Le vent s’est tu, et le grincement des tôles du toit. Peut être que, finalement, de tous, dans ces Champs Elysées de Burke, dans cette histoire où réalité et fantames se mêlent sur fond de corruption et de déliquescence de cette civilisation du Sud, oui, peut-être que de tous, le plus bluesman, c’est Dave Robicheaux. Héros usé et désabusé, il flotte dans un univers crépusculaire toujours renouvelé où le deuil, le regret, la ségrégation et l’alcool montrent une Amérique bien loin des idées reçues, rêve américain ou tradition du blues.
Ça y est… Il pleut… Il faut que je rentre maintenant… On ne sait jamais ce qui peut arriver quand l’air est lourd comme çà… Et Bootsie a du me mettre quelques Dr Pepper dans la glacière.
Dernier tramway pour les Champs Élysées, James Lee Burke, ed Rivages
Gennevilliers, le 18 avril 2012