Modane, le 8 juillet 2013
Bon. François, je t’ai bien lu, et les autres aussi, dans les commentaires, et j’ai bien noté qu’ici aussi, on allait me demander un effort. Quatre-vint quinze kilos pour cent soixante-dix huit centimètre, j’ai bien compris que mes rondeurs étaient dépassées et que la tendresse de Petit-Modane pour mon ventre rond devenait peu à peu une chose remarquable et unique. Ainsi, cette panse, jusqu’ici enviée, de mangeur de confit et de ragougnasses improbables, mais du terroir, n’allait pas tarder à m’être reprochée et mon avantageuse position de chef cuistot spécialiste de la terrine de lapin et des andouillettes moultes fois labellisées A me faisait pencher de plus en plus vers l’infamie, le ban des gros.
J’ai bien compris. Et je m’y mets aujourd’hui. Je commence. Illico.

N’étant ni foncièrement convaincu, le sport n’étant pas chez moi pourvoyeur de plaisir, j’obéis au dictat. Équipons nous…
Bon sang, où ai-je mis mon survêt, celui qui les faisait toutes craquer quand je faisais du basket, mes longs cheveux flottant au vent, remontant la balle vers la raquette adverse, où on allait rapidement se la faire piquer pour en encaisser un autre, de panier, oui, par des joueurs certes efficaces, mais n’ayant que la moitié du quart de notre classe, et moins de cheveux surtout. Bon… Le survêt.
Parce que le short, faut même plus y penser. Ça me donne la dégaine d’un oeuf enchiffonné, dont dépasserait une paire de pattes de poulet poilues et blanches. D’ailleurs, j’ai bien vu, quand je suis descendu faire admirer ma nouvelle tenue de sportif avantagé par la nature, quand un des chats a failli mourir d’apoplexie dans un formidable miaulement, tranchant le silence gêné de mes proches, que j’avais d’abord pris pour de l’admiration, voire de l’émotion, avant de remonter penaud en maugréant que oui, il est un peu petit, je sais bien, mais je voulais juste savoir si vous étiez d’accord.
Une carte bleue et un Décathlon plus loin, je suis équipé. Beau et rond comme un ballon de foot. En couleur. C’est déjà un progrès. Il y a deux heures, je n’étais que gros.

Bien sûr, pas question de reprendre violemment. Il va falloir redompter la bête, décalaminer l’engin, faire fondre la gangue du diamant! Pas courir tout de suite, par exemple. Surtout qu’on pourrait me voir. Me remarquer. Surtout avec cette onde de choc, à chaque pas, qui fait se retourner les gens inquiets de sentir ainsi un Tyranosaure arriver. Les gens sont si méchants. Et jaloux, donc! Je vais commencer par un peu d’entretien, tiens!
Où sont mes haltères de quand je faisais de la muscu, avant de rejoindre au hamam mes admiratrices, avides de pecs impecs, de grands droits en tablettes et de ceps bi, tri et quadri, puissants et magnétiques? Dans le garage, dans une immense tache de rouille dont elles peinent à s’extraire. Inutilisables. Ça fait donc si longtemps? Ah oui. Longtemps… Longtemps… Tempus fugit.
Une auutre carte bleue et un autre Décathlon plus loin, le vigile m’ayant aidé à charger et Petit-Modane à décharger, je suis pourvu de deux haltères flambant neuves, de douze kilos chacune, que je dispose de chaque côté du canapé. Parce que je n’ai pas de banc. Mais l’espèce de pouf-coffre du salon va faire l’affaire.
Je vais donc commencer par quelques séries d’abdo, pour m’échauffer, de cinquante pour commencer.
Ce qui est étrange avec les abdos, quand on n’a pas pratiqué de longue date, c’est qu’ils ne plient plus au même endroit. Je me souvenais de cette brûlure caractéristique, en plein milieu, signe de travail. Là, on dirait qu’ils plient de chaque côté, de chaque côté de ce milieu encombré du surplus indésirable, justement. Ou, pire, ils ne plient plus. Du tout?… Du tout. Nulle part.
Pouf, respiré-je, la sueur me mangeant les yeux… Un. Pouf… Deux… Pouf… Aïe! J’ai dû me froisser quelque chose, là! Faut pas que j’y aille trop fort le premier jour, je vais pas risquer le crise cardiaque, quand même. C’est sûr qu’après cet effort méritoire, et pénible, je vais devoir arrêter un peu, les abdos. Doucement, doucement… Le stakhanovisme n’est pas de mise. On verra la suite après-demain. On a le temps…
Je vais attaquer les poids. J’adore le pull over. C’est quand on prend un poids, à deux mains, allongé, et qu’on le ramène de derrière la tête vers la poitrine. J’en faisais plein, avant. À treize kilos.
Allez, je vais prendre à douze, ça fait quand même un peu longtemps, et puis j’ai la flemme de tout démonter pour rajouter une rondelle. Je m’installe, sur le dos, jambes relevées. Bonne position. Je prends le poids. Non. Ça le fait pas, comme on dit. C’est un peu beaucoup, peut-être. Retirons quelques rondelles. Finalement, la barre suffit, pour une reprise. Ça fait quand même dans ses deux kilos. Je vais les faire par vingt-cinq. Je sens la forme revenir à vue d’oeil.
Au bout de cinq, de mouvements, pas de séries, on a toujours les yeux plus grands que le muscle au départ, je sens que je suis au bord de l’hypoglycémie. Tous ces efforts brutaux, qu’est ce que ça consomme, comme énergie!… Allons alimenter la machine.

Après le repas, et quelques abdos, deux, je suis bien obligé d’en convenir : une légère fatigue post-prendiale m’empêche de reprendre immédiatement. Restant dans le sport, je regarde l’étape du Tour de France du jour, allongé sur mon banc. Pas toute l’étape, bien entendu, ce serait trop de sport pour une seule journée. Surtout qu’un peu de sommeil réparateur s’impose.
Mais je reste concentré. Les paupières mi-closes, calé dans les loghorrées journalistiques, je tends un doigt de pied, et un, deux, un, deux, un, deux…
Le sport, finalement, ne serait-ce pas juste un état d’esprit? Pour tout dire, je crois que ça m’arrangerait.