An­gola

Modane, le 18 avril 2012

C’est bien ro­man­tique pour nous, ofay que nous sommes, de jouer le blues. Un coup de slide, et nous y sommes, dans l’hu­mi­dité et le bruis­se­ment des in­sectes. Nous se­rions sur la ter­rasse de chêne, der­rière la mous­ti­quaire, à re­gar­der s’as­som­brir le ciel d’orage, dans les odeurs d’algues pour­rie, d’hu­mus, à sen­tir dans l’air cette sa­veur mé­tal­lique qui dit que ce coup-ci, les éclairs se­ront proches, et qu’il va fal­loir bâ­cher le canot.

Pas grave… Les pa­ca­niers nous pro­té­ge­ront, au moins un temps. Et au der­nier mo­ment calme d’avant l’orage, quand le vent tom­bera, et que le si­lence se ten­dra, ap­pe­lant lespre­mières gouttes à s’écra­ser gras­se­ment sur le toit de tôle, on en­ten­dra clair le re­mous d’un gator ou d’un dia­man­tin mal­adroit se met­tant à l’abri.

Une gor­gée de Doc­teur Pep­per… Le dobro qui crisse sur la cuisse quand on le met en place, et le pre­mier slide qui s’in­si­nue entre deux brumes dans le pay­sage, comme pour dire : moi aussi, je rampe…

Folk­lore… Parce que si j’en­tends bien ce que les blancs du Sud, les hon­nêtes, en disent, c’est que cette vie idéale du blues­man blanc est une bulle, en­core main­te­nant, dans une mi­sèrenoire où les des­cen­dants de ceux qui furent es­claves vi­votent dans des demi bi­don­villes, dans un cli­mat de pau­vreté, de vio­lence et d’ex­ploi­ta­tion qu’on a du mal à ima­gi­ner. Une af­faire comme celle de Tray­von Mar­tin ne sau­rait res­ter unique. La pau­vreté des noirs est ins­crite dans la culture du Sud, af­fu­blée d’une dié­gèse mor­ti­fère.

Cru­dup…

Voilà un nom qu’on ren­contre sou­vent, ces temps-ci. Big Boy, d’abord. Mis­ter Ar­thur Big Boy Cru­dup, chan­teur de blues de son état, qui jouait tout na­tu­rel­le­ment sans pen­ser à l’ar­gent, par­fois seule­ment pour le bon repas qui était son sa­laire… Il se pro­dui­sait « très sou­vent dans les Juke Joints pour presque rien sauf quand il y eut le re­nou­veau du Blues dans les an­nées 60, mais il conti­nuait à tra­vailler, entre autres comme chauf­feur de bus. »

C’est lui qui a com­posé That’s all­right, Mama!, qu’on vient d’en­tendre. Elle a été re­prise par pas mal de gens, le plus cé­lèbre étant Elvis Pres­ley; c’est avec cette chan­son qu’il a ex­plosé!

Ne croyez pas que ça a pro­fité à Cru­dup. Co­lum­bia ne lui a ja­mais versé un cen­time de droits d’au­teur, et il est mort dans la mi­sère. L’autre est mort dans le luxe, les confi­se­ries et les mé­di­ca­ments.

Et puis il y a un Ju­nior Cru­dup, qu’on re­trouve dans le bou­quin de James Lee Burke, Der­nier tram­way pour les Champs-Ély­sées, une sombre his­toire de dé­pots pé­tro­liers dé­ver­sés dans les quar­tiers noirs, qui dé­bouche sur la vie d’un chan­teur de blues my­thique, dis­paru alors qu’il pur­geait sa peine au pé­ni­ten­cier d’An­gola, une lé­gende.

An­gola, on y entre pour des peines de 99 ans, la moyenne est à 88; on n’en res­sort que les pieds de­vant. Ou en­foui dans le fossé sur le­quel on tra­vaillait. Là, évi­dem­ment, on n’en sort ja­mais. Et puis, il y a le cou­loir de la Chaise…



Burke est un ter­rible écri­vain. Je n’en connais pas de plus pré­cis ni de plus com­mu­ni­ca­tif dans le do­maine des sen­ti­ments et sen­sa­tions. Et ce qu’il écrit est noir. Avec pour état d’âme le fait de ne pou­voir même en avoir. Qu’ils soient avo­cat na­vi­gant dans l’up­per class ou flic im­mergé dans la vie quo­ti­dienne, le re­frain de ses héros est sem­blable : ne te fie à per­sonne, ni aux ap­pa­rences. Tu es seul, tu res­te­ras seul, tout ce que tu cô­toies est condamné à dis­pa­raître.

Je me suis de­mandé si ce n’était pas l’es­sence même du bayou, po­ly­morphe, chan­geant, mou­vant, ma­laxé par l’eau om­ni­pré­sente, qui lui fai­sait pro­je­ter cette déses­pé­rance. Mon­sieur Burke est un connais­seur…

Je me suis de­mandé si le Ju­nior Cru­dup de Der­nier tram­way était celui que je connais­sais, le Big Boy chan­teur de blues. Fi­na­le­ment, non. Il y a bien un Lit­tle Ju­nior Cru­dup qui fait son show dans Main Street, au Mojo Club. Mais lui n’a pas fait An­gola. Allez le voir sur You Tube.

Drôle d’im­pres­sion…

Non, Burke se se­rait plu­tôt ins­piré, hors la fin tra­gique, de l’his­toire de Lead­belly qui était un chan­teur noir plus proche du folk song de Woo­die Gu­thrie que du blues. En­core que le blues de cette époque, 1930, était beau­coup moins éli­tiste et co­di­fié aux douze et seize me­sures que main­te­nant. En tous cas, Lead­belly était un ba­gar­reur qui se re­trouva sou­vent en pri­son ou à faire du tra­vail de force, entre autre à An­gola. Mal barré… C’est là qu’Alan Lomax, pro­duc­teur et eth­no­mu­si­co­logue le trouva.

Alan Lomax en­re­gis­tra de cette façon de nom­breux ar­tistes, ori­gi­naires du sud prin­ci­pa­le­ment, en vi­si­tant les pé­ni­ten­ciers qui étaient les der­niers lieux où se chan­taient en­core les Work songs. Il en­re­gis­tra Lead­belly en 1933, lors de ses pre­mières col­lectes à An­gola où Lead­belly pur­geait sa peine pour ten­ta­tive de meurtre. Suite à une pé­ti­tion, les Lomax par­vinrent à ob­te­nir sa grâce , John Lomax s’en­ga­geant à l’em­ployer comme chauf­feur et homme à tout faire. Il de­vint en­suite son pro­duc­teur. Telle est l’his­toire de Lead­belly, for­çat tiré d’An­gola par un pro­duc­teur.

Si­lence…

Le vent s’est tu, et le grin­ce­ment des tôles du toit. Peut être que, fi­na­le­ment, de tous, dans ces Champs Ely­sées de Burke, dans cette his­toire où réa­lité et fan­tasmes se mêlent sur fond de cor­rup­tion et de dé­li­ques­cence de cette ci­vi­li­sa­tion du Sud, oui, peut-être que de tous, le plus blues­man, c’est Dave Ro­bi­cheaux. Héros usé et désa­busé, il flotte dans un uni­vers cré­pus­cu­laire tou­jours re­nou­velé où le deuil, le re­gret, la sé­gré­ga­tion et l’al­cool montrent une Amé­rique bien loin des idées re­çues, rêve amé­ri­cain ou tra­di­tion du blues.

Ça y est… Il pleut… Il faut que je rentre main­te­nant… On ne sait ja­mais ce qui peut ar­ri­ver quand l’air est lourd comme çà… Et Boot­sie a du me mettre quelques Dr Pep­per dans la gla­cière…

Der­nier tram­way pour les Champs Ély­sées, James Lee Burke, ed Ri­vages